Analyse des pratiques professionnelles (APP) en micro-crèche : l’alliance de la théorie et de la pratique
- Fév
- 15
- Publié par Laurence Arnaud
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Auteur : Laurence ARNAUD, psychologue, Espace Santé Bastide Blanche
Depuis plusieurs années maintenant, en tant que psychologue spécialisée dans le développement de l’enfant, je propose des temps d’analyse de pratiques professionnelles dans des micro-crèches à Marseille.
Le développement de l’enfant entre 0 et 3 ans constitue une période d’une densité exceptionnelle. En quelques années seulement, l’enfant passe d’un fonctionnement essentiellement réflexe à une organisation psychique, motrice et relationnelle déjà très structurée. Pour les professionnels de la petite enfance, cette période est à la fois fascinante et exigeante, car elle confronte quotidiennement à des comportements intenses, parfois déroutants, qui nécessitent des repères solides pour être compris et accompagnés avec justesse.

Sur le plan neuropsychologique, les premières années de vie correspondent à une phase de plasticité cérébrale maximale. Le cerveau du jeune enfant se construit à travers l’expérience : chaque interaction, chaque sensation, chaque émotion vécue participe à l’organisation des réseaux neuronaux. Il ne s’agit donc pas seulement de maturation biologique, mais bien d’un développement façonné par l’environnement humain et matériel dans lequel l’enfant évolue. Cette réalité est très concrète dans les structures d’accueil. Il n’est pas rare, par exemple, qu’une équipe s’inquiète d’un enfant de 18 mois décrit comme « toujours en mouvement », passant rapidement d’un jeu à l’autre, semblant difficile à canaliser. Le risque est alors de projeter sur ce comportement des hypothèses de trouble ou de dysrégulation, alors qu’une lecture développementale permet souvent d’y voir l’expression d’une exploration sensorielle intense, typique de cet âge, parfois amplifiée par un environnement très stimulant. L’accompagnement consiste alors moins à « freiner » l’enfant qu’à réfléchir collectivement à la manière dont le cadre peut être ajusté pour favoriser des expériences plus contenantes et sécurisantes.

Le développement moteur occupe une place centrale dans cette dynamique globale. Les acquisitions posturales et locomotrices ne sont pas de simples jalons techniques : elles soutiennent la construction de la pensée, de la confiance en soi et de la relation à l’autre. Agir, se déplacer, manipuler, c’est déjà penser et ressentir. Les principes de liberté motrice, issus notamment des travaux d’Emmi Pikler, rappellent combien l’enfant gagne à expérimenter par lui-même, à son rythme, dans un environnement sécurisé mais non intrusif. Sur le terrain, cela se heurte parfois à des inquiétudes légitimes. Ainsi, lorsqu’un enfant de 14 ou 15 mois ne marche pas encore alors que d’autres enfants du même groupe ont déjà acquis la marche, l’équipe peut se sentir en tension, redoutant un retard ou une difficulté sous-jacente. L’observation clinique montre pourtant fréquemment des enfants prudents, très investis dans les explorations au sol, construisant leur motricité avec une grande finesse. Le travail d’accompagnement consiste alors à soutenir la confiance des professionnels dans la variabilité du développement et à prévenir les interventions précoces qui risqueraient de perturber un processus en cours de maturation.

Sur le plan affectif et relationnel, les enjeux sont tout aussi fondamentaux. Le jeune enfant construit sa sécurité interne à travers la qualité des liens qu’il tisse avec les adultes qui prennent soin de lui. Les apports de la théorie de l’attachement, développée par John Bowlby, éclairent de nombreuses situations rencontrées en crèche. Les pleurs, les angoisses de séparation, les phases d’opposition ou de dépendance accrue ne sont pas des signes de dysfonctionnement, mais des manifestations normales d’un développement affectif en cours de structuration. Il n’est pas rare, par exemple, qu’une enfant de deux ans pleure intensément chaque matin lors de l’arrivée en structure, malgré un accueil bienveillant et une équipe stable. Ces situations peuvent mettre les professionnelles à rude épreuve, suscitant un sentiment d’impuissance, voire de remise en question. L’éclairage clinique permet alors de comprendre ces pleurs comme l’expression d’un attachement sécure en construction, nécessitant du temps, de la cohérence et une ritualisation adaptée, plutôt qu’une réponse visant à faire disparaître le symptôme à tout prix.
Le développement du langage s’inscrit pleinement dans cette dynamique relationnelle. Avant même l’apparition des premiers mots, l’enfant communique par le regard, les gestes, la prosodie, les mimiques. Le langage ne se « stimule » pas au sens technique du terme : il émerge dans un bain d’interactions signifiantes, lorsque l’adulte se montre disponible pour entrer dans une véritable co-construction de sens avec l’enfant. Là encore, les équipes s’interrogent souvent : faut-il reformuler systématiquement ? anticiper les demandes ? s’inquiéter d’un enfant qui parle peu ? L’approche neurodéveloppementale permet d’apporter des réponses nuancées, en tenant compte de l’histoire de chaque enfant, de son tempérament et de son environnement relationnel.
C’est précisément à l’articulation de ces dimensions – neurologique, motrice, affective, cognitive et langagière – que prend tout son sens l’analyse de pratiques professionnelles. Loin d’être un espace à part, elle s’inscrit dans la continuité du quotidien des équipes que je rencontre au sein des micro-crèches qui font appel à moi. Elle offre un temps pour penser ensemble ce qui se joue dans la relation à l’enfant, mettre des mots sur des situations parfois chargées émotionnellement et relier l’expérience vécue aux connaissances issues du développement de l’enfant. Dans cet espace, il ne s’agit ni d’évaluer ni de prescrire, mais de soutenir une réflexion clinique collective, de restaurer du sens et de renforcer la sécurité professionnelle des équipes. Comprendre le développement de l’enfant de 0 à 3 ans, c’est accepter qu’il n’existe pas de réponses simples à des situations complexes. C’est aussi reconnaître que les professionnels de la petite enfance exercent un métier profondément relationnel, qui mobilise autant les compétences techniques que l’engagement émotionnel. Mon travail d’analyse des pratiques professionnelles (APP) s’inscrit aujourd’hui dans cette volonté de faire dialoguer la rigueur scientifique et la réalité du terrain, afin d’accompagner les équipes dans leurs questionnements quotidiens et de soutenir une qualité d’accueil respectueuse du développement du jeune enfant.



